*Bien sûr, je pourrais positiver. Pourtant, je n'y arrive pas, je ne dois pas être faite comme ça, ou pour ça plutôt. Certains sont nés avec l'ambition de tout faire pour être heureux, je suis née avec la certitude d'être venue sur terre pour être malheureuse à la place de ceux-là. Il faut bien compenser la balance quelque part sinon l'équilibre du monde sera à jamais détruit et à défaut d'avoir un monde potable, on héritera d'un enfer invivable.
Je suis cynique, et pourtant, je devrais être heureuse. Je viens de passer toute la matinée à moins de cinq mètres de Drago. À soulever des cartons et remplir des panières de codes de droit. Forcément, je suis devenue rouge tomate, je pue le chacal et je sue comme un porc. Une truie, je sais. Je ne crois pas que l'option "déménageur" soit particulièrement sexy et puisse plaire à mon Drago...
Mon Drago personnel s'appelle André. Et non, il n'est pas torturé et il n'est pas incité par son père à rejoindre les forces du mal. Mais il est blond, grand, fort et longiligne, et il porte pratiquement chaque jour un tee-shirt vert qui me rappelle la maison à laquelle appartient mon blondinet préféré. Il ne m'en fallait pas plus pour l'affubler d'un surnom et de me le rêver, me le fantasmer mon Drago-André.
Non qu'il ne le sache. Ou qu'il ne connaisse même mon prénom. Et que j'aille lui parler un jour.
Mais fantasmer est un droit que le bon dieu a eu la bonne grâce de nous donner à nous autres, humains, et surtout célibataires, pour ne pas nous morfondre et dépérir. Vraiment.
Il sait que j'existe, croise mon regard, me sourit, me dit bonjour, m'aide à porter les panières si jamais elles sont trop lourdes, fait mine d'ignorer les remarques stupides que je ne manque pas de prononcer en sa présence et retourne à son travail.
Il est parfait.
Il ne me parle pas.La relation entre les deux phrases précédentes doit être pesée, mesurée et retournée à l'envoyeur si je ne veux pas m'escrimer dessus pendant une bonne heure.
Parce que je suis le genre de fille capable de ce genre de casse-tête féminin. Je fais semblant de finir les mots croisés toute seule, je bois du thé sur le rebord de ma fenêtre au deuxième étage, je me ruine quand mes amis viennent boire l'apéro chez moi, j'ai des principes qui me rendent la vie impossible et des certitudes ou des rêves qui lui donnent un sens. Par exemple, je verrais ma s½ur se marier, je serais là quand mon frère amènera sa première copine à la maison et je payerais un voyage grand luxe à mes parents. Je développerais un jour une pellicule de photos, j'irais crier dans une rue piétonne bondée, je me trouverais un chat noir câlin et je connais déjà les parrains et marraines de mes futurs enfants.
Autant de convictions que d'élucubrations qui sont un toboggan géant me menant tout droit et inlassablement à la même case départ. Sans carte chance, mais sans passer par la case prison. C'est tout ce que je demande. Enfin, c'était tout ce que je demandais. Parce que cette vie monotone commence à m'ennuyer profondément et compter le nombre de périodes de déprime que j'ai eu à ce sujet d'avantage. Voilà pourquoi Drago m'est d'une aide précieuse et André une romance intérieure perpétuelle. Tout les scénarios y passent. De l'accident au blocage dans un ascenseur, de la fumée suffocante à l'évanouissement dans ses bras, de l'apéro entre amis à la prise en otage. Où je serais, bien sûr, héroïque, magnifique et brillante, et lui, grand sauveur, superbe et élogieux.
Je rêve, nous sommes d'accord. Mais je crois également avoir précisé qu'il était un fantasme, alors conscience ne t'éveille point et laisse-moi rêver en paix. Au jour où nous aurons une discussion plus profonde que sa façon d'étiqueter les livres.
Nous travaillons tout deux dans une librairie. Lui en réserve à sortir les livres des cartons, livres que je me charge de ranger en rayon et de vendre aux clients. Les seuls moments où nos chemins se croisent sont donc les quelques minutes où je viens chercher les panières de livres qu'il, ou un de ses collègues, a préparé à mon intention.
Trois minutes s'il y a peu de livres et huit si on est en période de rentrée. Trois fois par jour. Trois occasions magnifiques où j'ai l'occasion de le regarder dans les yeux, magnifiquement bleus au passage. Trois prétextes que je trouve pour le contempler. Trois causes supplémentaires pour me couvrir de ridicule et redouter ma visite suivante en imaginant quel sérieux coup du sort va encore me toucher.
J'aurais dû tenir une liste, de sorte que j'aurais pu être sûre de ne plus renouveler aucun de mes exploits. La gamelle était obligatoire, le bégaiement un rite de passage, le rire forcé une façon de faire oublier la pustule géante ayant élue domicile sur mon nez et ainsi de suite. Croire que je pouvais passer une matinée entière à ses côtés sans ajouter une bonne trentaine de lignes supplémentaires à cette liste était donc vain et surtout mal me connaître.
Alors, ruisselante, essouflée, je crois avoir fini par me faire une raison, j'ai arrêté de rêver et surtout je ne veux plus du tout apparaître dans son champs de vision.
Drago, tu n'es qu'un fantasme... Mais quel fantasme...Texte de Sidewalks.