*******Elle a perdu du poids depuis qu'elle est entré à l'hôpital. Opérée de partout, seule sa tête ne fonctionne pas grâce aux interventions des Spécialites comme elle aime à les appeler. Il y a des Spécialistes pour tout. Pour son genou défectueux qui lui a fait tant de misère, pour son coeur fatigué qui l'a lâché en mai dernier, pour ses jambes lourdes qui ne peuvent plus la porter... Mais aucun Spécialiste n'a encore touché sa tête. Parce qu'elle a une tête bien faite.
*******Toujours pomponée, même âgée. De ses coquettes, qui portent des boucles d'oreille en clips, des colliers de perle et mettent encore du fard à joue. S'habillent tout les jours avec les habits du dimanche, parce qu'à partir d'un certain âge, c'est tout les jours dimanche. Non qu'elle ne perde la mémoire des dates, mais qu'elle aime à être toujours belle pour les gens qui viennent lui rendre visite. Et il y en a... il y en a tant.
*******Ceux qui arrivent à l'apéro pour avoir des nouvelles, savoir s'il la fait toujours rager par sa surdité, si elle a réussi à sortir de son fauteuil cette semaine et combien de torchons elle a brodé. Les torchons, c'est devenu son dada depuis qu'elle est bloqué dans ce stupide fauteuil. Pour occuper ses mains, pour ne pas oublier comment les bouger et comment faire tout les différents points, pour faire fonctionner son esprit. Et pour les donner aux gens qui viennent. Elle a eu une période où elle ne brodait que des légumes et elle préférait les aubergines. Et une autre où elle ne voyait que par les coquelicots. C'était du bel ouvrage.
*******C'était, parce que maintenant, elle se voit mal recommencer. Elle fatigue. Avant, il n'y avait que le physique qui ne suivait pas. Elle continuait à lire des magazines peoples et à parler potins avec ses voisines, téléphoner à sa famille et critiquer une partie du village. Mais maintenant, le moral a du mal à suivre. Elle commence à trouver que, ça suffit, ça fait trop mal, c'est trop douloureux maintenant, que si elle partait, ce ne serait pas un grand regret pour elle, parce qu'elle a bien vécu et qu'il ne reste que la partie la plus difficile, et qu'elle mérite de la sauter, cette dernière étape, celle où on attend que la mort vienne vous chatouiller le creux de l'oreille.
*******Elle ne le dit pas bien sûr, enfin pas à tous.
*******Elle était endormie quand je suis passée la voir aujourd'hui. Faisant la sieste sur ce lit d'hôpital et dans cette ambiance morose que seuls savent dispenser ces chambres à l'odeur étrange. Mais elle, elle dormait. Toute fine sur ce lit, dans une robe noire à petit pois blancs. Un habit du dimanche. Bon, elle n'était pas apprêtée comme d'habitude et elle avait les oreilles nues, mais quand même, elle était toute belle. Et j'ai mis un moment à voir les flacons d'eau de cologne qui se balançaient dans ses mains endormies. Coquette.
*******Le visage pâle, et les traits tirés. C'était étrange de la voir si fragile, si frêle dans sa belle robe noire, elle si forte en temps normale. Elle ressemblait à un moineau épuisée d'un long voyage qui se repose sur une branche avant de reprendre son envol. Un petit moineau. Aux cheveux blancs magnifiques. On ne l'a pas réveillée. On n'a pas osé, et on n'en avait pas le coeur. Elle méritait bien une petite sieste, elle devait être fatiguée. Et, toute coquette, elle semblait attendre quelqu'un. Une belle au bois dormant que le prince a oublié depuis bien trop longtemps.
**************N'empêche, des torchons brodés m'attendent dans ma dote, et je sais qu'un boudoir se trempe toujours dans de la limonade, que l'heure de l'apéro c'est quand tu le décides, que je grandis de plus en plus à chaque fois et que les retours des beaux jours il faut commencer à les attendre depuis janvier parce que, tu sais, ici, c'est un micro-clmat, ici, ce n'est pas comme ailleurs.
Image : The Years, de Kevissimo.

